Madame Bovary : résumé et analyse d'un roman toujours moderne
On réduit souvent Madame Bovary à une histoire d’adultère en province, et l’on passe à côté de ce qui en fait un roman encore neuf : la manière dont il est écrit, et la question qu’il pose à tout lecteur, celle de savoir ce que les livres font à nos désirs. Paru en 1857 avec pour sous-titre « Mœurs de province », le roman de Gustave Flaubert se résume en quelques lignes et se comprend en quelques clés. Voici l’histoire, puis ce qu’il faut regarder pour la lire vraiment.
Que raconte Madame Bovary ? Le résumé en trois parties
Première partie. Le livre s’ouvre sur un collégien gauche, « Nous étions à l’Étude, quand le Proviseur entra », et ce garçon moqué deviendra Charles Bovary, officier de santé sans éclat. Veuf d’un premier mariage, il épouse Emma Rouault, fille d’un fermier aisé, élevée au couvent et nourrie de romans. À Tostes, la vie conjugale déçoit Emma ; un bal au château de la Vaubyessard lui fait entrevoir un monde de luxe qui la hante ensuite. Le couple part pour Yonville-l’Abbaye.
Deuxième partie. À Yonville règne le pharmacien Homais, bavard, satisfait de lui-même. Emma, devenue mère d’une petite Berthe, s’éprend en silence du clerc Léon, qui part pour Paris, puis cède à Rodolphe, propriétaire séducteur rencontré lors des comices agricoles. Charles rate une opération sur le pied bot d’un garçon d’écurie ; Rodolphe renonce à l’enlèvement promis.
Troisième partie. Emma retrouve Léon à Rouen et entretient avec lui une liaison de plus en plus coûteuse. Les dettes contractées auprès du marchand Lheureux s’accumulent jusqu’à la saisie. Emma s’empoisonne à l’arsenic. Charles meurt peu après, ruiné. La dernière phrase revient à Homais : « Il vient de recevoir la croix d’honneur. »
Le bovarysme : quand les livres écrivent nos désirs
Emma n’est pas seulement une épouse qui s’ennuie ; c’est une lectrice qui attend de la vie ce que les romans lui ont promis. Flaubert le dit dès la première partie : « Emma cherchait à savoir ce que l’on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d’ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres. » Au tournant du XXe siècle, le philosophe Jules de Gaultier fera de ce décalage un concept, le « bovarysme » : la tendance à se concevoir autre qu’on n’est.
Le roman ne se moque pas pour autant de son héroïne. Après sa première liaison, Emma se répète « J’ai un amant ! un amant ! » avec une joie presque enfantine, et le lecteur mesure à la fois sa naïveté et la pauvreté de ce qui l’entoure. C’est pourquoi le livre figure, dans notre parcours des classiques de la littérature française, parmi ceux qui ont changé la manière d’écrire.
Le style : un livre « sur rien » qui dit tout
Flaubert a mis près de cinq ans à écrire le roman, et ses lettres à Louise Colet racontent ce travail. Le 16 janvier 1852, il confie : « ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style », comme on peut le lire dans sa correspondance publiée sur Wikisource.
La grande invention du livre est le style indirect libre : le narrateur adopte la pensée d’un personnage sans guillemets ni « elle pensait que ». Lisez cette phrase : « La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue ». Qui parle ? Le narrateur, mais avec le mépris d’Emma. Cette voix double empêche de savoir où s’arrête le jugement du personnage et où commence celui de l’auteur ; c’est pour cela que le roman ne fait jamais la morale.
Le procès de 1857, ou le roman pris au mot
Le texte paraît d’abord en feuilleton dans la Revue de Paris à partir du 1er octobre 1856. Selon le dossier de la Fondation Napoléon sur le procès Flaubert, l’auteur, le directeur de la revue et l’imprimeur comparaissent le 29 janvier 1857 pour outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs. Le procureur Ernest Pinard cite de longs passages ; l’avocat Senard plaide la moralité d’un livre qui montre où mènent les rêves d’Emma. Le jugement du 7 février 1857 acquitte les prévenus, et le roman paraît en volume chez Michel Lévy au printemps.
Quelques mois plus tard, le même Pinard requiert contre Baudelaire, et Les Fleurs du mal sont condamnées : notre méthode pour analyser un poème revient sur ce recueil de la même année. Les deux procès disent la même chose : en 1857, décrire sans juger paraît déjà scandaleux.
Comment le lire aujourd’hui
Prenez une édition annotée, qui explique les mots disparus (officier de santé, comices). Lisez lentement la première partie, où le style s’installe, et relevez chaque passage où Emma rêve à partir d’une lecture. Si vous craignez de caler, un rythme modeste suffit, comme nous le proposons pour lire plus de livres.
L’erreur à ne pas commettre est d’y chercher une leçon sur l’adultère. Flaubert réserve sa charge la plus féroce non à Emma, mais à Homais, décoré à la dernière ligne, et c’est sur lui qu’il faut refermer le livre.
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