Comment analyser un poème : la méthode pas à pas, sur Baudelaire

Par Anouk Delmas · Publié le

Livre ancien ouvert sur un rebord de fenêtre en bois, près d'une tasse de thé et de feuilles mortes, avec une pluie d'automne au-dehors

Un poème intimide souvent parce qu’on croit devoir en trouver le « sens caché » dès la première lecture. C’est prendre le problème à l’envers. Analyser un poème, c’est d’abord observer comment il est fait, sa forme, son rythme, ses sons, ses images, et comprendre pourquoi ces choix produisent l’effet que vous avez ressenti. La méthode tient en cinq étapes, et elle fonctionne aussi bien pour un lycéen que pour un lecteur adulte qui veut simplement mieux lire. Nous l’appliquons ici à un sonnet célèbre du domaine public : « Correspondances », de Charles Baudelaire, quatrième poème des Fleurs du mal.

Étape 1 : lire le poème deux fois, dont une à voix haute

Un poème est écrit pour l’oreille autant que pour l’œil. Première lecture silencieuse, pour l’ensemble ; seconde lecture à voix haute, lentement, en respectant les liaisons. Notez aussitôt, sans chercher à justifier, votre impression : apaisant, inquiétant, solennel, mystérieux ? Cette impression est votre point de départ ; toute l’analyse consistera à la vérifier dans le texte. Voici le premier quatrain de « Correspondances » :

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.

Lu à voix haute, le passage a quelque chose de lent et de grave : les phrases sont longues, le vocabulaire est religieux (« temple ») et une présence mystérieuse semble habiter la nature. Gardez cette impression en tête.

Étape 2 : identifier la forme du poème

Comptez les vers et regardez comment ils sont regroupés. Quatorze vers répartis en deux quatrains (strophes de quatre vers) puis deux tercets (strophes de trois vers) : c’est un sonnet, forme fixe venue d’Italie et acclimatée en France au XVIe siècle, notamment par les poètes de la Pléiade. Le choix d’une forme aussi codifiée n’est jamais neutre. Chez Baudelaire, le cadre strict du sonnet contient une matière trouble, et c’est justement ce contraste qui fait naître la tension.

Connaître l’histoire du recueil aide aussi. La BnF rappelle, dans son dossier BnF Essentiels consacré aux Fleurs du mal, que le livre paraît le 25 juin 1857 et que Baudelaire et son éditeur sont condamnés peu après pour outrage à la morale publique : six poèmes doivent être retirés, et la condamnation ne sera révisée qu’en 1949. « Correspondances » n’en fait pas partie, mais il appartient à ce livre qui voulait tirer la beauté de tout, y compris du laid.

Étape 3 : compter les syllabes et écouter le rythme

En poésie française classique, on compte les syllabes prononcées. Deux règles suffisent pour commencer. Le « e » muet se prononce devant une consonne mais s’efface (on dit qu’il s’élide) devant une voyelle ; en fin de vers, il ne compte jamais. Appliquons-les au premier vers :

La / Na / tu / re est / un / tem / ple où / de / vi / vants / pi / liers

Douze syllabes : c’est un alexandrin, le vers noble de la poésie française. Le « e » de « Nature » s’élide devant « est », celui de « temple » devant « où ». L’alexandrin classique se coupe en deux moitiés de six syllabes, séparées par une pause appelée césure. Observez ce vers du deuxième quatrain :

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

« Vaste comme la nuit » (six syllabes : le « e » de « vaste » se prononce ici, puisqu’il est suivi d’une consonne) puis « et comme la clarté » (six syllabes). La césure oppose la nuit et la clarté de part et d’autre du vers : la forme dit exactement ce que dit le sens, l’union de deux contraires. C’est ce type de rencontre entre rythme et signification qu’une analyse cherche à mettre au jour.

Étape 4 : repérer les rimes et les sonorités

Relevez les mots en fin de vers et notez-les par des lettres. Dans le premier quatrain, « piliers » rime avec « familiers » et « paroles » avec « symboles » : le schéma est ABBA, ce qu’on appelle des rimes embrassées. Le deuxième quatrain reprend le même schéma avec « confondent », « unité », « clarté », « répondent ». Cette régularité donne au poème son allure d’architecture, cohérente avec l’image du temple.

Écoutez ensuite les sons à l’intérieur des vers. Les répétitions de consonnes s’appellent des allitérations, celles de voyelles des assonances. Elles ne sont pas des ornements : elles produisent une musique qui soutient l’impression générale, ici une sorte d’écho prolongé, ce que le poème nomme lui-même « de longs échos qui de loin se confondent ».

Étape 5 : analyser les images et relier le tout

Dernière étape, les figures de style. Dans « Correspondances », la nature est personnifiée : les piliers sont « vivants », ils prononcent des « paroles », les symboles « observent » l’homme. Puis vient le vers le plus célèbre :

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Trois sens différents, l’odorat, la vue, l’ouïe, qui communiquent entre eux : c’est une synesthésie, figure centrale du poème. Les tercets la poursuivent avec des parfums « verts comme les prairies » ou « doux comme les hautbois ». Relions maintenant nos observations : une forme stricte, un rythme ample, des rimes régulières et des images qui mêlent les sens composent l’idée d’un monde où tout se répond. Votre impression de départ, un mystère grave et solennel, est désormais justifiée par le texte. C’est cela, une analyse : une lecture personnelle qui s’appuie sur des preuves.

Pour aller plus loin

Appliquez la même méthode à d’autres poèmes courts du domaine public : « Demain, dès l’aube… » de Victor Hugo, « Chanson d’automne » de Verlaine, « Le Dormeur du val » de Rimbaud. Chacun se prête à ces cinq étapes, et la pratique rend vite l’exercice naturel. Si vous aimez cette façon de lire lentement, elle se transpose d’ailleurs très bien devant un tableau : la démarche est la même que celle que nous proposons pour regarder une œuvre au musée, où l’on commence aussi par l’impression avant de chercher les preuves.

Baudelaire lui-même écrivait sur la peinture, dans ses comptes rendus des Salons, et la synesthésie de « Correspondances » a beaucoup compté pour les poètes symbolistes. En peinture, la touche fragmentée qui fait vibrer lumière et couleur, détaillée dans notre article sur l’impressionnisme et ses caractéristiques, poursuit par d’autres moyens une même recherche de la sensation. Côté lecture, glisser un poème entre deux romans est l’une des meilleures façons d’alterner les rythmes, comme nous le suggérons dans notre parcours des classiques de la littérature française.

Une dernière mise en garde : ne commencez jamais une analyse par la biographie de l’auteur. Elle éclaire parfois le texte, mais elle ne remplace pas son observation. Le poème d’abord, la vie du poète ensuite.

Cet article a été rédigé avec l'aide d'une intelligence artificielle.
Politique éditoriale et usage de l'intelligence artificielle