L'impressionnisme : naissance et caractéristiques d'un mouvement
L’impressionnisme est probablement le mouvement le plus aimé de l’histoire de la peinture, et paradoxalement l’un des plus mal compris. On le réduit volontiers à de jolis paysages flous, alors qu’il fut d’abord une rupture : un groupe d’artistes qui refusent les règles de l’institution, peignent ce qu’ils voient plutôt que ce qu’on attend d’eux, et organisent eux-mêmes leur exposition. Comprendre ses caractéristiques, c’est apprendre à regarder ces tableaux autrement qu’en cartes postales. Voici d’où vient le mouvement, ce qui le définit, et ce qu’il faut chercher devant une toile.
1874 : une exposition indépendante et un nom donné par moquerie
Au milieu du XIXe siècle, un peintre français qui veut faire carrière doit être admis au Salon, la grande exposition officielle organisée à Paris. Le jury y privilégie la peinture d’histoire, les sujets mythologiques et une facture lisse, où la trace du pinceau disparaît. En 1863, tant d’œuvres sont refusées que se tient un « Salon des refusés », où Le Déjeuner sur l’herbe de Manet fait scandale. Une génération de jeunes peintres, dont Manet est l’aîné admiré, cherche d’autres voies.
Le 15 avril 1874, trente et un artistes réunis en société coopérative ouvrent leur propre exposition au 35, boulevard des Capucines, dans l’ancien atelier du photographe Nadar. On y trouve notamment Monet, Renoir, Degas, Pissarro, Sisley, Berthe Morisot et Cézanne. Parmi les toiles de Monet figure une vue du port du Havre au petit matin. Selon la notice du musée Marmottan Monet, qui la conserve, Monet l’a peinte vers novembre 1872 depuis la fenêtre de sa chambre à l’hôtel de l’Amirauté, et lui a donné un titre volontairement modeste : Impression, soleil levant. Le critique Louis Leroy s’en empare pour titrer ironiquement son compte rendu du 25 avril 1874, dans Le Charivari, « L’exposition des impressionnistes ». Le sobriquet devait être une moquerie ; les peintres finiront par l’adopter. Huit expositions du groupe suivront jusqu’en 1886.
Les caractéristiques qui définissent l’impressionnisme
La touche fragmentée et visible. Au lieu de fondre les couleurs dans un modelé lisse, les impressionnistes posent des touches courtes, en virgules ou en hachures, qui restent visibles. De près, la toile semble désordonnée ; à quelques pas, l’œil recompose la forme et la lumière vibre. C’est ce qui choquait le plus en 1874 : on reprochait à ces tableaux d’avoir l’air inachevés.
La lumière et ses variations comme vrai sujet. Ce que Monet peint dans Impression, soleil levant, ce n’est pas le port, c’est un moment de lumière, avec la brume et le disque orange du soleil reflété sur l’eau. Cette recherche mènera plus tard aux séries, où le même motif est repris à des heures et des saisons différentes : les Meules, puis les façades de la cathédrale de Rouen, enfin les Nymphéas du jardin de Giverny.
Le travail en plein air. Les impressionnistes sortent de l’atelier pour peindre sur le motif, au bord de la Seine, dans les champs, sur les plages normandes. Une invention matérielle les y aide : le tube de peinture souple, breveté en 1841, qui remplace les vessies de porc dans lesquelles on conservait jusque-là les couleurs. On peut désormais emporter sa palette partout.
Des ombres colorées, sans noir. Observé en plein jour, une ombre n’est jamais noire : elle est bleutée, violette, verdâtre selon ce qui l’entoure. Les impressionnistes bannissent presque le noir de leur palette et juxtaposent des couleurs pures, souvent complémentaires, qui s’exaltent mutuellement.
Des sujets de la vie moderne. Pas de héros antiques ni de scènes bibliques : des gares, des boulevards, des guinguettes, des cafés, des régates, des loisirs de la bourgeoisie et du peuple parisien. Monet peint la gare Saint-Lazare et ses fumées, Degas les coulisses de l’Opéra et les champs de courses, Renoir le bal du Moulin de la Galette, Morisot l’intimité domestique.
Des cadrages audacieux. Influencés par la photographie naissante et par les estampes japonaises qui circulent alors à Paris, certains peintres, Degas en tête, coupent les figures au bord du tableau, adoptent des vues plongeantes, décentrent le sujet. La composition classique, équilibrée et centrée, n’est plus une obligation.
Un mouvement pluriel, pas une école
Parler d’« école impressionniste » est trompeur. Degas se disait plutôt réaliste, peignait surtout en atelier et n’aimait guère le plein air. Cézanne s’éloigne rapidement du groupe pour chercher la structure des formes, ouvrant la voie au cubisme. Pissarro, le plus fidèle des exposants, finira par expérimenter la touche divisée de Seurat. Berthe Morisot, présente à presque toutes les expositions, impose une peinture de l’intime d’une grande liberté. Ce qui les réunit, c’est moins un style commun qu’un refus commun, celui du Salon et de ses conventions, et le choix d’exposer ensemble.
C’est aussi pourquoi la notion de « post-impressionnisme », employée pour Van Gogh, Gauguin, Seurat ou Cézanne, désigne moins un nouveau mouvement qu’une dispersion : chacun prolonge ou contredit la leçon impressionniste à sa manière.
Comment regarder un tableau impressionniste
Changez de distance. Approchez-vous pour observer les touches, leur direction, leur épaisseur, les couleurs pures juxtaposées ; puis reculez de trois ou quatre mètres et regardez la scène se recomposer. Ce va-et-vient est le vrai mode d’emploi de ces tableaux.
Cherchez l’heure et la saison. Demandez-vous à quel moment de la journée la scène se passe, d’où vient la lumière, quel temps il fait. Les impressionnistes ont souvent peint moins un lieu qu’un instant.
Regardez les ombres. Repérez de quelles couleurs elles sont faites. C’est souvent là que se voit le mieux la révolution du regard.
Pour voir ces œuvres en vrai, trois musées parisiens forment un parcours cohérent : le musée d’Orsay pour l’ensemble du mouvement, le musée Marmottan Monet pour Impression, soleil levant et de nombreuses œuvres de Monet, le musée de l’Orangerie pour le grand cycle des Nymphéas. Nos conseils pour visiter un musée sans s’épuiser s’y appliquent pleinement : mieux vaut dix tableaux regardés longtemps qu’une salle entière traversée au pas de course.
La littérature de la même époque éclaire aussi ces toiles : les boulevards, les gares et les guinguettes de Maupassant et de Zola, que nous recommandons parmi les classiques de la littérature française, sont les mêmes que ceux des peintres. Et si l’attention aux sensations vous parle, la méthode pour analyser un poème vous montrera que la poésie de Baudelaire cherchait déjà, avant 1874, à faire se répondre les couleurs et les sons.
Une erreur à ne pas commettre, enfin : croire que ces tableaux sont faciles parce qu’ils sont devenus familiers. Replacez-les dans le contexte de 1874, devant un public habitué aux surfaces lisses du Salon, et vous mesurerez la violence de ce qu’ils proposaient.
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