Comment lire un poème à voix haute : souffle, rythme et silences

Par Anouk Delmas · Publié le

Main posée sur un livre ouvert, sur un pupitre au bout d'une longue salle voûtée en pierre bordée de tables et de chaises vides éclairées par des lampadaires

Le 4 septembre 1843, Léopoldine Hugo se noyait dans la Seine à Villequier. Quatre ans plus tard, son père datait du 3 septembre 1847, veille de l’anniversaire, le poème que tant d’élèves ont appris par cœur : « Demain, dès l’aube… ». Lu d’une traite, sur un ton égal, il devient une récitation ; lu avec ses silences, il redevient ce qu’il est, une marche vers une tombe. Lire un poème à voix haute ne demande ni talent d’acteur ni voix travaillée, mais quelques gestes précis. Les voici, sur ce texte des Contemplations et sur un poème de Verlaine.

Avant de parler : lire en silence, crayon en main

Première lecture muette, pour repérer deux choses : la ponctuation et les fins de vers. La ponctuation indique où respirer ; la fin de vers indique où la voix doit marquer une légère suspension, même sans virgule. Tracez une barre oblique aux endroits où vous reprendrez votre souffle. Dans le premier vers de Hugo, les virgules découpent déjà le temps : « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, ». Trois étapes avant le départ, que la voix doit faire sentir.

Ce travail diffère de l’analyse : notre méthode pour analyser un poème cherche à comprendre comment le texte est fait ; ici, il s’agit de le faire entendre.

Les e muets et les liaisons : faire entendre le compte

Dans un vers classique, le « e » muet se prononce devant une consonne, alors que l’usage courant l’avale. Comptez ce vers :

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,

Douze syllabes seulement si vous dites « re-gar-de-rai », en quatre syllabes, et non « regard’rai ». Prononcez ce « e » légèrement, sans l’appuyer : il suffit qu’on l’entende. En revanche, le « e » de « tombe », en fin de vers, ne compte pas ; il s’éteint dans le souffle.

Les liaisons suivent la même logique : on les fait plus volontiers qu’en conversation, parce qu’elles appartiennent au rythme. Dans « Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit », dites « sans-z-entendre ». Ne les forcez pas au point de sonner précieux.

La diérèse : prendre le temps de certains mots

La diérèse consiste à prononcer en deux syllabes deux voyelles qu’on lie d’habitude. Verlaine l’exige dès le début de sa « Chanson d’automne », parue dans les Poèmes saturniens en 1866 et reproduite sur Wikisource d’après l’édition originale :

Les sanglots longs
Des violons
De l’automne

Le poème alterne des vers de quatre, quatre et trois syllabes. Pour que « Des violons » en compte quatre, il faut dire « vi-o-lons ». Lu à la hâte, le mot perd une syllabe et la strophe boite. Prononcé en trois temps, il s’étire comme la note d’un archet : la diérèse porte le sens.

Enjambements : ne pas s’arrêter, ne pas effacer

Quand une phrase déborde sur le vers suivant, deux erreurs guettent. S’arrêter net en fin de vers casse la phrase ; enchaîner sans rien marquer efface la forme. La bonne voie est entre les deux : une suspension brève, voix tenue, sans la faire retomber. Écoutez la fin du poème de Hugo :

Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Tout le poème conduit au mot « tombe », qui révèle enfin la destination de la marche. Laissez-le résonner une demi-seconde, puis dites le dernier vers plus bas, plus lentement. Le texte intégral se lit sur Wikisource, dans l’édition des Contemplations.

Trouver son débit, et oser le silence

Lisez plus lentement que vous ne parlez : un poème de douze vers peut durer une minute sans paraître long. Marquez un vrai silence entre les strophes. Évitez le ton chantant qui monte en fin de vers et retombe toujours de la même manière ; variez selon ce que dit la phrase. « De la musique avant toute chose », demandait Verlaine dans son « Art poétique » : la musique d’un poème vient du texte, pas d’une intonation plaquée.

Enregistrez-vous sur un téléphone et réécoutez : vous entendrez aussitôt les e avalés et les fins de vers précipitées. Lisez ensuite à quelqu’un, même à un enfant. La lecture à voix haute sert aussi pour la prose : elle aide à déplier les longues phrases de Proust, comme nous le suggérons dans notre parcours des classiques de la littérature française, et elle ralentit utilement quand on veut lire plus de livres sans lire en diagonale.

L’erreur à ne pas commettre est de vouloir « mettre le ton » partout. Le poème en porte déjà un ; votre travail consiste à ne pas le couvrir. Choisissez ce soir un texte court, lisez-le trois fois à voix haute, et gardez la version qui respire le mieux.

Cet article a été rédigé avec l'aide d'une intelligence artificielle.
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